mercredi 25 mai 2011

Serment


Je me garoche à droite pis à gauche
Je marche drette...
Bah tsé, j'veux pas avoir frette
Je veux pas que les autres se posent trop de questions
Je veux pas attirer l'attention

Lève la tête, sois fière. T'es au Québec.

Ouin... j't'au Québec pis j'ai frette.
J'fite pas
Jongle entre le chaud pis le froid
Je joue dans la neige, je rêve à l'été.
J'lis des livres religieux, j'me perds au fil des pages déchirées
Ouin, ça me rend heureuse pendant un temps.
J'efface mon nom, j'goûte au sang
À ce qui paraît le mien est chaud
P't ben...si l'hiver y a pas touché
On me dit souvent...

Tu viens d'un beau pays

Tu sais de l'autre côté...vous avez tous la peau basanée

Ouin, pis ? Je me demanderai toujours ce que ça change
Ce que ça m'apporte
Pas grand chose...
C'est pas mal n'importe quoi, en fait
J'fais fondre la neige...
J'marche sur la glace en sandale
J'ai les cheveux noirs, les yeux bruns.
Je ressemble à pas mal de chose...mais pas à ce que je voudrais

Oublie pas tes racines

Ouin, l'arbre y'a jamais vraiment poussé
Y'est pogné dans la terre, j'ai jamais su vraiment l'cultiver.
En fait, j'ai jamais compris de quoi y'avait besoin


Thé à la menthe, de la boréale dorée, une poutine...
Ouais de la sauce barbecue y a rien de mieux, pour les racines

T'es chanceuse, t'es libre

Ouais, libre de me perdre...dans le désert ou à St-Jean
Tsé c'est pas ben ben différent quand tu y penses
C'est juste des continents, des bouts terres qui flottent sur l'eau
Bâtard...y'm'semble que c'est pas compliqué...

T'es née où ?

Dans un hôpital...
Bah ouais à Montréal
Qu'est-ce que ça change ?

Tu y va souvent dans ton pays ?

J'avais les cheveux longs, un sourire d'enfant...
Je touchais le soleil, une fois par deux ans

Je comprenais pas trop pourquoi, je me retrouvais là...
Au milieu de gens que je connaissais pas
Les ''R'' dansaient dans leur gorge, quand ils parlaient
On versait le henné dans des bols pis on chantait
Je pensais pas plus loin

À plage, je me noyais souvent...
Me battre contre le coran, tsé j'savais pas que c'tait pas bien
Mais c'est pas que j'savais pas nager...
Des cours j'en ai eu...c'est p't juste que j'savais pas flotter...


Dans le fond t'es québécoise, t'es née ici. Non ?

Ouin... si on veut
J'me souviens à la petite école j'faisais des forteresses blanches avec mes amis...
Comme dans le film La guerre des Tuques
C'tait bien, parce que, à c't'âge là, je comprenais pas trop la couleur de ma peau
Tsé avec mon manteau fluo, mes gants, mon foulard pis ma tuque, j'étais comme tout le monde

Je patinais sur la glace, le samedi après-midi en chantant des tounes de Passe-Partout

Et tu as grandi...

Le voile...
Je jouais souvent avec...
Mais j'ai jamais su vraiment l'assumer...
C'est pas par manque de respect...
C'est juste que mes cheveux ont besoin de respirer
Tsé c'est tuff de garder le sang chaud quand y fait -20 degrés
Durant des partys...
Même si les ''R'' viennent souvent me chercher pour danser

Et tu as la chance de choisir...

Ouin...La chance de pas toujours marcher drette...
Je suis pas trop les versets
J'm'enfarge souvent dans les onglets
Ça m'arrive de lire à l'envers...

Tsé c'est normal de l'autre côté de l'océan
Sauf qu'ici ben, on me trouve weird de pas marcher du même bord que les autres enfants
Bah au fond j'me dis que c'est ben correct
Chacun son bagage, chacun sa valise, chacun son voyage
Mais bon entre les écrits célestes, la chaleur et la blancheur, mon sang est devenu tiède
Tsé pas trop chaud pas trop froid
Parce qu'à bien y penser c'est peut-être ça la bonne température

Être tiède. Juste tiède
Même si ça signifie que j'appartiens pas à un clan défini
Quoiqu'on s'en tape mal...en fait
Non ?
Peut-être pas...
Le sang chaud tisse des liens serrés...
Desfois ces liens viennent à m'étouffer
Pourtant la neige ne peut rien y changer
Malgré son envie de comprendre, de tout recommencer
C'est difficile d'effacer l'héritage du passé

La glace à tout les matins finit toujours par me le rappeler
La neige j'ai beau l'aimé...dans mes mains elle reste jamais ben ben longtemps
La preuve que le mélange reste la seule solution
Mon sang coule vers les deux fleuves, y m'a jamais vraiment demander la permission
On dirait que tout s'est fait naturellement

Pourquoi tu te poses des questions ?

J'sais pas trop...
Peut-être parce que je veux pu me diviser en deux...
Ou peut-être parce que les autres mettent des points d'interrogation sur ma peau
En fait...la source c'est pas l'important...
C'est les réponses qui importent
Les réponses tièdes
Ouin...des wannabe réponses, qui donnent pendant un certain temps l'impression que tout est vrai et beau
Pis après le sang redevient chaud subitement...
Si vite que je remarque rien...ça m'pète au visage, c'est toute
C'est juste ça que j'sais

Pis après ben je me pitche dans la neige, ça refroidit mon être
Le thermomètre descend...
Je me sens gelée...ben gelée...ouais j'suis ben
Le sang fige dans mes artères

Fuck. J'ai des remords
Pourtant j'en veux toujours plus, j'en demande encore
Pis à fin je me dis que j'ai eu peut-être tort

Alors pourquoi tu continues ?

Je sais pas...
Pour trouver j'suis qui...
Pour pus me perdre, sans raison
J'suis qui moi ?
J'l'sais ben pas pour vrai
J'trouve pas les panneaux
Je m'amuse à dire en fait, que je suis rien

Juste des mots
J'me dis que c'est ben assez
La couleur des mots, pour me trouver
Diriger vers des sens
Sans tomber
C'est suffisant
Pour ne pas oublier
Une combinaison entre le sang et le sens
Un lien, une essence
Un sang tiède, une enfant des mots
Un sang tiède...j'ai créé mes propres louanges
J'vénère mon alphabet
Dieu des pages blanches
Et des histoires sans fin
Serment : sang tiède à jamais 

4 commentaires:

  1. J'aime beaucoup l'ambiguïté de ce texte. Et je comprend ce sentiment d'être comme entre deux chaises.

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  2. On est beaucoup qui vivent cette situation-là.
    Et encore pas besoin de jongler avec plusieurs nationalités, juste se sentir différant des autres des fois, suffit.

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  3. Se sentir différent suffit, mais né ici d'une mère venue de l'étranger, je me reconnais dans une phrase telle que « J'ai les cheveux noirs, les yeux bruns.
    Je ressemble à pas mal de chose...mais pas à ce que je voudrais » même si c'est pas toujours pour les mêmes raisons. Etre né ici avec un bagage d'ailleurs, commun et particulier en même temps

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  4. Et on pourrait en parler des heures et des heures.
    Écrire des tonnes de livre de psycho là-dessus, qu'en aurait même pas fait le tour de la question.
    Comme dit Varda Étienne, le sentiment d'abandon marque quelqu'un à vie et ça rien ni personne ne peut le changer.
    Le sentiment d'être d'ici et de là-bas, sans jamais y être chez soi, c'est un peu pareil. No matter what, on sera toujours assis entre deux chaises.
    Constat zéro négatif. Seulement un fait énoncé. Une fois dit, faut voir ce que chacun veut faire avec ça.

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